George Hardie, Led Zeppelin et des millions d’images

S’il fallait prouver que les memorabiliae du rock font bien partie du patrimoine classique, on pourrait difficilement faire mieux que cette actualité : l’œuvre originale qui a servi de pochette au premier album de Led Zeppelin, en 1969, va passer au enchères chez Christie’s entre le 2 et le 18 juin 2020, au sein d’une vente de livres anciens, de lettres et de gravures. Quelques mots sur cette pochette, parce que son histoire est exemplaire de la façon dont le rock, pour construire ses mythes, a absorbé et digéré maintes images à première vue sans rapport avec la musique.

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George Hardie, Led Zeppelin: Led Zeppelin, 1969

Nous sommes en 1968 à Londres. Led Zeppelin, né de la branche Jimmy Page des Yardbirds, agrège parmi les meilleurs musiciens de son époque : le chanteur Robert Plant, le bassiste John Paul Jones, et le batteur John Bonham. La légende veut que le nom du groupe s’inspire d’un augure de Keith Moon, batteur des Who, qui pense que ce projet va s’écraser au sol comme un Zeppelin de plomb, un lead zeppelin. Jimmy Page, de cette formule, ne retient pas l’échec : il retient la pesanteur, la fureur, l’explosion. En d’autres termes, tout un programme esthétique. 

D’ailleurs, ce nom résonne à l’époque avec un événement à la fois tragique et sublime, encore connu de tous : l’incendie du zeppelin Hindenburg en 1937, dans les airs, alors qu’il transportait 97 passagers. Le Hindenburg était le plus grand dirigeable commercial jamais construit, véritable Titanic des airs. Il signa aussi, brutalement, l’arrêt de mort de ce mode de transport futuriste, alors considéré comme le plus moderne et le plus prometteur du monde. La notoriété de cette catastrophe vient aussi et surtout de son traitement médiatique hors norme : de nombreuses caméras étaient venues filmer son atterrissage, et repartirent avec les images de son crash. La chaîne de radio de Chicago et NBC diffusèrent même le commentaire en temps réel d’un journaliste, dans lequel on pouvait entendre les hurlements de la foule. Les nombreux clichés pris sur le vif firent immédiatement la une de millions de journaux à travers le monde. En 1937, jamais une telle catastrophe n’avait été relayée de cette façon par les médias.

Sam Shere, The Hindenburg Disaster, 1937

C’est là qu’intervient la pochette de Led Zeppelin, premier album du groupe du même nom. Pour illustrer cette musique de dirigeable qui s’écrase au sol, Jimmy Page commence par rejeter les suggestions de George Hardie, un jeune étudiant en graphisme (s’il ne l’avait pas fait, la pochette de Led Zeppelin aurait pu ressembler à une œuvre de Milton Glaser, le modèle de Hardie) ; puis il lui montre tout simplement, dans un livre, l’une des photos du drame du Hindenburg prise par Sam Shere. Pas besoin de plus : l’image est déjà connue, déjà dotée d’une puissante aura. Seulement, elle est soumise aux droits d’auteur, problème souvent rencontré par les musiciens désirant emprunter une œuvre pour leurs pochettes d’album. George Hardie se résigne donc à faire à la main un fac-simile de la fameuse photographie, selon la technique du stippling, en recréant les ombres et les lumières grâce à une infinité de petits points. Et empoche sa paye de 60 livres.

Il ne s’agissait que de la première aventure de George Hardie dans le monde de la musique, augurant une longue et prolifique carrière. En 1973, alors qu’il travaille avec le légendaire collectif de graphistes Hipgnosis, il imagine la pochette de Dark Side of the Moon des Pink Floyd, puis deux ans plus tard celle de Wish You Where Here. Rien que ça. Dans de récentes interviews, Hardie insiste sur la frustration que l’image du Hindenburg représente pour lui, comparée à ses œuvres suivantes : elle est une pure copie dans laquelle son style n’intervient quasiment pas. Autrement dit, la pochette de Led Zeppelin est pour lui aussi bien l’œuvre de Sam Shere, véritable auteur de l’image, et de Jimmy Page, lui aussi ancien étudiant en art, qui a décidé d’en faire une pochette. L’une de ses œuvres les plus connues est aussi, selon ses propres mots, la « moins intelligente », l’œuvre d’un simple exécutant.

Observons un instant le terrain que pénétrait alors ce jeune graphiste. Les pochettes tapageuses et chargées règnent sur le paysage musical lorsque Led Zeppelin arrive sur le marché, au début de l’année 1969. 1968 a été l’année de Cheap Thrills, dessinée par Robert Crumb pour Big Brother & The Holding Company, et, dans un autre genre, d’Electric Ladyland du Jimi Hendrix Experience. On ne peut pas dire toutefois que le choix d’une image sobre en noir et blanc ait été très original, puisque la même année sortent le fameux album blanc des Beatles, dont la pochette terriblement austère a été créée par l’artiste Richard Hamilton, et, par exemple, le merveilleux An Electric Storm de White Noise, traversé par deux inquiétants éclairs blancs sur fond noir.

Ni très inventive, ni très originale, que vaut alors cette œuvre de la main d’Hardie qui va passer aux enchères, estimée entre 20,000 et 30,000 dollars ? Une chose essentielle se joue dans la réutilisation de la photographie du Hindenburg sur la pochette de Led Zeppelin. Cette image, en voyageant d’un support médiatique à un autre – du journal à la pochette de disque – a profondément changé de sens, à tel point que nos yeux contemporains l’associent désormais à l’histoire du rock, et en oublient l’histoire de l’aviation. L’image était le témoignage d’une catastrophe et d’un récit journalistique spectaculaire, il nous en reste une interprétation enrichie par ce que la culture rock véhicule. Tout à coup, l’effondrement d’une machine devient une vision psychédélique, c’est-à-dire, dans le langage de la fin des années 1960, qu’elle acquiert un sens universel, au-delà des barrières de la perception et de la morale (voilà une affirmation qu’il faudra développer plus tard, mais, au risque d’être long, nous ne résisterons pas ici à la tentation de citer la première occurrence, et donc la première définition, du mot « psychédélique » dans un échange poétique entre le psychiatre Humphry Osmond et l’écrivain Aldous Huxley en 1956 : To make this trivial world sublime, / Take half a gramme of phanerothyme. / To fathom Hell or soar angelic, / Just take a pinch of psychedelic.). Ce zeppelin devient une image surnaturelle et puissante, la métaphore d’une folie destructrice, d’un déchaînement incontrôlable, et, il faut bien se l’avouer, la chute du zeppelin ressemble à un phallus dressé.

De l’événement ponctuel de la catastrophe du Hindenburg, l’image de George Hardie a ainsi fait un symbole universel, dont environ vingt millions de personnes possèdent désormais un exemplaire. L’œuvre unique vendue par Christie’s est le prototype de cette œuvre plus vaste, contenant certes la valeur historique du cliché de Sam Shere, le génie conceptuel de Jimmy Page et l’efficacité graphique de George Hardie, mais qui n’a aucun sens sans sa diffusion de masse. Récemment retrouvé par le graphiste dans un tiroir où il l’avait oublié, cet original témoigne de la manipulation d’une image multiple, une photo de presse, en nouvelle image multiple, une pochette d’album : point de pivot, fragile instant avant un basculement, il rend à l’œuvre industrialisée ce que Walter Benjamin appelait « le hic et nunc de l’œuvre d’art – l’unicité de son existence au lieu où elle se trouve ».

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